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Chapitre 10

Alors qu’elle passe la tête par la fenêtre, Callisfea aperçoit Halvornus qui l’attend, l’air gêné :

— Je voulais te demander… Je ne sais pas de quoi d’autre vous avez parlé, avec Pangerona, mais pour l’autre nuit, quand tu t’étais enfuie…, s’il te plaît, ne lui dit pas que je m’étais assoupi.

— Pas de souci, cela restera entre nous. De toute façon, elle nous le ferait payer à tous les deux.

— D’habitude je dors extrêmement peu. Mais pas cette fois-ci.

— C’est peut-être parce que tu t’ennuies ! Ce n’est pas très passionnant de me surveiller toute la journée, alors que tu pourrais voler, te balader.

— Bien sûr, je m’ennuie, parfois,… enfin…, souvent. Mais comme je te l’ai dit, je n’ai pas le choix. Et puis, j’ai déjà essayé de tuer le temps en lisant des romans ou des bandes dessinées, mais dès que je tousse ou que j’éternue, mes livres partent en fumée !

— Quel gâchis ! Une créature pourtant si puissante, condamnée à servir une femme si méchante, qui ne songe qu’à son propre intérêt ! Et si tu le pouvais, qu’est-ce que tu ferais ? Je suis sûre que tu en as une idée : je te vois bien rêver, lorsque tu es désœuvré.

— Ce n’est pas si simple, je dois rester humble. Ce que je veux, ce n’est pas forcément ce que je peux !

— Dis-le moi, au moins, partage avec moi ton envie ! J’en ai vraiment besoin. Moi aussi, je m’ennuie ! Et rêver, c’est un peu s’évader…

— D’accord. D’accord, si tu promets de ne pas te moquer.

— Je te le promets !

— Alors, voilà : je voudrais être pompier !

— Pompier ? Je n’y aurais pas pensé !

— C’est tout ce que j’aimerais : être pompier et non geôlier. Sauver des vies, voilà mon envie ! Je sais que je suis bien équipé pour faire ce métier : avec les épaisses écailles sur mon corps, je supporte très bien la chaleur. Et sur mon cou de géant, je peux porter des gens.

— Et au lieu de cela, tu restes coincé sur cette île, traité comme un simple gros reptile, par une sorcière qui ne te garde que tant que tu lui es utile !

— A quoi bon m’enfuir, de toute façon ? Je dois me rendre à la raison : même libre, j’aurais un autre problème. Je suis trop dangereux : comment prétendre éteindre le feu, pour moi qui l’allume en soufflant juste un peu ? Comment être celui que l’on acclame, si je suis à l’origine des flammes ?

— Et bien, il faudrait peut être simplement que tu t’entraines, que tu apprennes à te  contrôler. C’est sûrement encore possible. Si cela peut t’aider, laisse-moi te raconter cette  histoire qui est arrivée lorsque je n’étais pas encore née. Autrefois, ma grand-mère avait un petit dragon dans sa maison. Il paraît qu’il était très mignon. Il était rouge comme toi. Sauf qu’à la difference de toi, il n’avait depuis sa naissance, qu’une corne et demie, c’est-à-dire une corne entière et l’autre corne, de la taille d’une bosse. Ma grand-mère l’avait recueilli alors qu’il n’était pas né. Elle avait trouvé l’œuf abandonné dans la forêt, où des bêtes l’auraient sûrement dévoré. Comme elle était veuve, elle avait choisi de s’occuper l’esprit en élevant ce petit. Il a rapidement pris beaucoup de place dans sa vie et dans son cœur. Bien sûr, il lui faisait parfois peur, en déclenchant de petits incendies, mais très vite elle les éteignait. Elle ne s’était jamais résignée et le regardait progresser sans se lasser. Elle savait que ce n’était qu’une question de patience, avant qu’il apprenne à contrôler sa puissance.

—  Et qu’est-il devenu ?

— Malheureusement, on ne l’a jamais su. Un soir de grand orage, il a disparu. Ma grand mère a toujours prétendu qu’il avait été enlevé par Pangerona, qu’elle disait avoir vue. Mais les gens du village ne l’ont pas crue. Ils pensaient surtout que vivre seule l’avait rendue un peu folle.

— Hum, il est possible que ce pauvre petit dragon ait été pétrifié comme tous les autres que je t’ai montrés, là-bas dans la montagne.

— Oui c’est triste ! Enfin, ce que je veux te dire, c’est qu’en grandissant, ce petit dragon maîtrisait de mieux en mieux son feu. Tu pourrais essayer, toi aussi.

— Non, je ne veux pas prendre le moindre risque. Les feux que je déclenche sont beaucoup plus gros que ceux d’un bébé dragon. Il me suffirait d’une seule fois pour provoquer de gros dégâts. Je ne peux pas vivre avec les humains sans les mettre en danger.

— Bien sûr, il existerait une solution radicale et plus facile, dit Callisfea en riant : il suffirait… que ton feu devienne de la pluie !

—  Ah oui, bien sûr, un matin je me réveillerais, et cela m’arriverait juste ainsi, comme par magie ! A quoi bon rêver ? Et puis…, poursuit-il après un long silence, même si cela était possible, je serais la risée de tous, sur cette île !

— Mais cela rendrait ton rêve accessible ! Imagine un peu !… Enfin si vraiment, tu le veux… Au fond, je me demande si tu tiens réellement à être pompier. Après tout, qu’as-tu déjà fait pour te rapprocher de ton projet ? Qui pourrais-tu sauver, alors que tu ne parviens même pas à t’aider ?

— Tu ne manques pas d’air ! Je t’ai sauvée, toi, de Croc-Roc,  la nuit dernière !

— Ah oui, répond Callisfea, un sourire malicieux aux lèvres. Alors, cela signifie que finalement, tu aurais plus de courage que tu ne le crois. Intéressant….

— Mais ouvre les yeux ! Pour un dragon, ne plus cracher de feu, ce serait…

— Original ?

— Non ! Trop radical !

— Tu veux dire, anti-conformiste ? Avant-gardiste ?

— Non anarchiste !

— Oh, allons ! Imagine que ce pouvoir, tu en disposes, tu pourrais faire de grandes choses, servir une noble cause. Alors, bien sûr, tu ferais peut-être rire d’autres créatures, mais pour toi, quelle aventure ! Et puis, tu sais, ceux qui ne savent que se moquer, bien souvent, sont ceux qui ont échoué dans leurs propres projets, ou ceux qui n’ont jamais rien essayé : les jaloux et les peureux… Leur avis est-il si important à tes yeux ?

Le dragon réfléchit, silencieux : s’il ne représentait plus un danger par le feu qu’il crachait, mais que son eau devenait au contraire une aide précieuse pour éteindre la fournaise, son rêve de devenir pompier pourrait devenir réalité !

— Cracher de l’eau, admet le dragon, oui, ce ne serait pas mal… Bon, oui, à vrai dire, j’avoue que ce serait même l’idéal !

— De toute façon, dit-il en s’éloignant et en bougonnant, la question ne se pose pas, puisqu’on ne m’offrira jamais ce choix !

Cela lui avait fait du bien toutefois, d’évoquer son rêve de vive voix.